CHAPITRE VII
Nicolas se trouva fort déconfit le lendemain, quant on eut atteint la maison du cardinal à Pont de Pierre : il apprit de ma bouche qu’il allait y demeurer seul en garde de nos montures, le cardinal ayant décidé de m’emmener dans sa carrosse visiter le roi à Surgères.
— Eh quoi ! Nicolas ! dis-je. Te voilà tout remochiné ! Ramentois que si l’envie te prend de jouer du plat de la langue, tu trouveras toujours quelque garde du cardinal avec qui clabauder.
— Moi ! dit Nicolas, faisant par gausserie le fier et le fendant (ce qu’il n’était à aucun degré), moi, futur mousquetaire du roi, j’irais me commettre avec un mousquetaire du cardinal qui, se peut, ne sera même pas gentilhomme !
— Nicolas, dis-je, affectant de prendre sa remarque au sérieux, c’est le service qui ennoblit et rien d’autre. Et le titre n’est rien, si le gentilhomme ne continue pas à le mériter par les peines et les périls encourus au service du roi.
— Monsieur le Comte, dit Nicolas, je vais serrer avec respect cette autre perle de sagesse dans la gibecière de ma mémoire.
— Impertinent Nicolas ! Je ne sais ce qui me retient de te bailler incontinent quelques bonnes buffes et torchons !
— C’est qu’il se peut, Monsieur le Comte, que je sois bien dépité ce jour d’hui de n’être point présent à ce qui se va passer à Surgères. Je trouve déjà si émerveillable de vous suivre partout, et à mon âge et à mon rang, de voir le roi si souvent. J’en ferai des contes à l’infini à mes enfantelets.
— Tes « enfantelets » ! Que voilà du nouveau ! Mais, dis-moi ! N’est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs ? Allons, Nicolas, d’ores en avant, tu ne seras pas si seul en mes absences : un beau visage, dans tes songes, te tiendra compagnie…
— Il ne me quitte pas, dit Nicolas. Mais c’est tout ensemble plaisir et déplaisir. Qu’est le pensement sans la présence ?
— Allons ! Allons ! Nicolas ! Réchauffe-toi le cœur avec un beau feu d’espoir ! Patience ! Pourquoi perdrais-tu ton petit paradis ? La belle n’a pas dit son dernier mot ! Et dès que l’amour chez les dames prend de la force, il passe fer et feu et saute les murailles.
Là-dessus, étant son père plus que son maître, je le pris dans mes bras et lui donnai une forte brassée, laquelle il me rendit, les larmes au bord des cils.
Le cardinal, à mon advenue, fut bref en son discours et une fois dans la cahotante carrosse qui nous emmenait à Surgères, il se tint clos et coi, mais sans pour autant prier. Non qu’il manquât à la piété qui convenait à sa robe, mais il avait requis et reçu du pape une rarissime dispense : il n’avait pas, comme on sait, à lire quotidiennement son bréviaire, lequel eût consumé chaque jour une heure de son temps.
Dans mon coin, je me tenais aussi quiet que souris dans son trou. Toutefois je ne laissai pas de jeter quand et quand un œil à mon illustre compagnon, dont le profil immobile se détachait avec tant de relief sur la vitre de la carrosse. Richelieu avait alors quarante-deux ans, âge auquel on est accoutumé dans ce pays à vous considérer comme un barbon. Mais ce barbon-là n’allait pas sans vigueur. Il avait le front grand, le cheveu rejeté en arrière, couvrant des deux côtés les oreilles mais, sur la nuque, n’allant pas plus bas que le cou, alors que chez le roi la chevelure descendait en larges boucles plus bas que les épaules. L’œil était beau, vif, parlant, très enfoncé dans les arcades, le nez long et bossué en son milieu, les pommettes saillantes, les joues creuses, le menton avancé en proue, qu’une petite moustache et une barbiche faisaient paraître triangulaire. La calotte cardinalice était très rejetée en arrière sur le crâne, ce qui donnait à penser qu’elle devait être fixée par des attaches discrètes, car personne ne l’avait jamais vue arrachée du chef par les bourrasques de l’Aunis. Le cardinal, pour parcourir le camp, portait cuirasse, haut-de-chausses et hautes bottes. Cependant, pour se rendre chez le roi à Surgères qui était à cinq lieues du camp, il ne portait ni cuirasse ni épée, mais toutefois demeurait fidèle aux hautes bottes, si nécessaires en ce pays boueux. Faut-il le dire ? Il n’y avait ni dans ses traits, ni dans l’expression de son visage, la moindre trace d’onction épiscopale. En revanche, à son front plissé, à ses lèvres serrées, à sa studieuse immobilité, on sentait la tension d’une réflexion habile à peser dans de fines balances le pour et le contre d’une situation difficile.
Il me parut tant clos sur soi que je fus fort béant d’ouïr sa voix au bout d’une demi-heure de route cahotante et malaisée. À vrai dire, je n’oserais gager qu’il parlât à moi, s’adressant à ma personne, ou même attendît de moi une réponse. Mais je ne saurais non plus affirmer qu’il pensât tout haut, n’étant pas coutumier du fait, et aussi parce qu’il prononça des paroles d’une humilité qui convenait davantage à sa robe qu’à son personnage.
— J’étais, dit-il, d’une voix basse et distincte, un zéro qui signifiait quelque chose quand il y avait un chiffre devant moi, mais s’il plaît au roi de me mettre seul en tête, je serai le même zéro, mais ne signifiant rien.
À ces mots, si amers et si rabaissants, j’entendis bien que Richelieu n’était pas encore guéri de la navrure que le roi lui avait infligée en le comparant à un « marmiton » en son absence, et à tort ou à raison, j’entrepris de verser quelque baume sur cette plaie.
— Monseigneur, dis-je, me permettez-vous de faire une remarque qui ne regarde en rien les personnes, mais qui s’inspire de la mathématique ?
— Savez-vous donc aussi la mathématique, Monsieur d’Orbieu ? dit le cardinal, comme surpris d’être dérangé dans ses pensées.
— Je ne la sais pas aussi bien que Monsieur Descartes, mais j’en ai appris les éléments en mes vertes années. De reste, ce que j’ai à dire, Monseigneur, n’est pas très savant.
— Je vous ois.
— S’il est vrai qu’un zéro qui n’a pas un chiffre devant lui ne signifie rien, il est vrai aussi qu’un chiffre qui n’a pas de zéros derrière lui est un peu maigrelet.
Là-dessus, un silence tomba qui me parut tant plein de périls pour moi que je mordis et maudis incontinent ma langue parleresse.
— Monsieur d’Orbieu, dit enfin Richelieu avec l’ombre d’un sourire, du moment que votre remarque ne concerne que la mathématique, elle ne porte ombrage à personne. Toutefois, je n’aimerais pas vous l’ouïr répéter.
— La voilà donc mort-née, Monseigneur, et je l’enterre incontinent dans le tombeau de mes oublis. Mais si, en sa brève vie, elle a pu vous égayer quelque peu, Monseigneur, j’en serais heureux.
— Vous avez donc tout lieu de l’être, d’Orbieu, dit Richelieu, mi-figue mi-raisin.
Là-dessus, de façon peu épiscopale, il étendit ses jambes bottées devant lui, posa les pieds sur sa chaufferette puis, se rencognant commodément, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et ferma les yeux. Ce qui ne voulait pas dire qu’il allait s’ensommeiller, mais qu’il mettait fin à notre bec à bec, ayant encore beaucoup à disputer et à décider en son for avant d’atteindre Surgères.
J’avais calculé sur ma carte que cinq lieues séparaient Surgères de la côte, mais je n’avais pas tenu compte des sinuosités de la route et, en réalité, il nous fallut trois bonnes heures pour atteindre le bourg et voir se dresser devant nous les remparts de son imposant château. Il me parut fort vaste et en fort bon état, trois siècles s’étant effeuillés sur lui sans qu’il perdît pierre ou tuile. À peine eût-on pu dire que le temps l’avait quelque peu patiné, mais sans aucune de ces traînées noirâtres qui parfois déshonorent nos anciens bâtiments et leur donnent un aspect mélancolique. Le château de Surgères, quoiqu’il me parût, en tant que citadelle, inexpugnable (pour peu que les occupants fussent bien garnis en armes et en viandes), avait, malgré ses vastes dimensions et son aspect guerrier, un air pimpant et accueillant, lequel était dû au parc, à ses belles allées, à ses haies et à une haute futaie de châtaigniers et de noyers séculaires. À les voir, j’entendis pourquoi ce lieu, si bien abrité des vents de l’Aunis par l’arbre et par la pierre, avait pu attirer le roi.
Il va sans dire que Sa Majesté était à Surgères fort bien protégée de ses sujets protestants, non seulement par les nombreuses tours et les hautes murailles crénelées du château, mais aussi par de forts détachements des gardes françaises, des gardes suisses et des mousquetaires du roi, lesquels, tour à tour, arrêtèrent notre carrosse avec le plus grand respect pour acertainer la qualité de ses occupants, comme si aucun des trois corps ne se pouvait fier au zèle et à la vigilance de ceux qui les avaient précédés dans cette inspection.
La garde du dehors, comme on les appelait à la Cour (confondant d’un mot ces corps qui se voulaient si distincts), nous arrêta, une quatrième et dernière fois devant la première poterne du château. Je ne devrais pas dire « nous arrêta », car les chevaux du cardinal étaient si habitués à ces manèges qu’à la vue d’un uniforme, quel qu’il fut – et ils étaient tous les trois différents –, ils s’immobilisaient d’eux-mêmes. Et d’eux-mêmes aussi (bien que notre cocher chamarré eût à coup sûr un sentiment contraire) ils passèrent au pas le pont-levis et la poterne d’entrée, et une fois dans la cour d’honneur, en firent majestueusement le tour au petit trot avant de s’arrêter devant la grande salle du rez-de-chaussée.
À ce moment-là, une partie de la garde du dedans saillit des portes et s’aligna devant nous pour nous saluer, et non pas pour nous inspecter, ayant été prévenus de notre advenue par des roulements de tambour repris de proche en proche jusqu’à la première poterne.
En pénétrant dans la grande salle, je ne vis d’autre visage que celui du nonce Zorzi. Il se leva à notre approche, et les deux cardinaux – le ministre d’un grand roi et l’ambassadeur du pape – allèrent à l’encontre l’un de l’autre d’un pas mesuré (car tout empressement eût avoué, de la part de l’empressé, que l’autre avait le pas sur lui), se saluèrent avec un respect mutuel et une apparente amitié, le nonce tenant en son for Richelieu pour gallican et anti-espagnol, et Richelieu gardant, autant que Louis, une fort mauvaise dent au pape pour l’appui qu’il avait apporté aux Habsbourg d’Espagne dans l’affaire de la Valteline.
Zorzi était accompagné de Fogacer, lequel, pendant les salutations cardinalices, me caressa affectueusement de l’œil, mais très à la discrétion, et, après les salutations, se retira avec son maître sur des sièges qui faisaient face à ceux où Richelieu et moi avions pris place. De cette façon, chacune des deux parties pouvait observer l’autre sans avoir l’air d’y toucher.
Noir de cheveu et brun de peau, Monseigneur Zorzi était un Italien aimable et savant, mais aussi fort nerveux, impatient, passionné, traversé de seconde en seconde par mille émeuvements qui se lisaient à livre ouvert sur un visage aussi mobile et expressif que celui d’un comédien : caractéristique très étonnante chez un diplomate, dont on se serait attendu qu’il gardât en toute circonstance une face imperscrutable. Cependant, loin de nuire à Monseigneur Zorzi, cette humeur primesautière le servait au rebours fort bien, car elle lui donnait une apparence naïve et bon enfant qui prévenait tant en sa faveur qu’il fallait se retenir pour ne lui point faire des confidences que la prudence eût condamnées.
De toute évidence, le nonce attendait une audience royale, et en voyant apparaître Richelieu, sembla fort désolé, craignant sans doute que les grandes affaires dont Son Éminence avait à parler n’allassent passer avant les siennes. Cependant Berlinghen, survenant du pas rapide et important qui était le sien quand il portait un message du roi, vint s’incliner devant Monseigneur Zorzi, et lui dit que Sa Majesté l’allait recevoir incontinent dans son cabinet. Zorzi, alors, se rasséréna, puis en un éclair se déconsola derechef, soupçonnant que Louis l’allait expédier en un tournemain, tant, sans doute, il était impatient, dans le prédicament qui était le sien, de s’entretenir avec Richelieu. Mais les émeuvements et changements de visage du nonce ne s’arrêtèrent pas là, et en départant, il eut l’air de nouveau satisfait, pensant sans doute qu’en restant dans la grande salle, à l’issue de son audience, il pourrait voir le cardinal à l’issue de la sienne, et juger à son air s’il était vraiment en disgrâce, comme le bruit en avait délicieusement couru.
Comme Zorzi l’avait deviné, son audience ne fut pas longue, et dès qu’il retourna dans la salle, sans aucun désir de la quitter, Berlinghen nous appela auprès du roi, lequel nous reçut dans un petit cabinet où dans la cheminée une belle flamme flambait qui nous conforta grandement après le long voyage en carrosse, lequel fut fort froidureux, malgré les chaufferettes sur lesquelles nos pieds avaient reposé.
Louis, la face sereine et quasi enjouée, nous reçut avec la courtoisie qui était la sienne, quand il n’était pas dans ses humeurs et ses soupçons, et me questionna tout de gob sur ma visite à Madame de Rohan. Je lui en dis ma râtelée, mais aussi brève que je pus, insistant en ce qui regardait les femmes et les enfants sur le fait que les Rochelais eussent dû bien songer à la détresse et famine qui seraient leur lot avant de tirer contre nous le premier coup de canon du siège. Louis parut fort satisfait que j’eusse mis sur le compte des huguenots une responsabilité qu’ils voulaient lui faire endosser en le dénonçant urbi et orbi comme un souverain impiteux, ce que assurément il n’était pas, ayant toujours octroyé des conditions fort douces aux villes rebelles qui se rendaient à lui.
Il ne s’offensa en aucune façon que la duchesse eût tout de gob refusé le sauf-conduit royal qui lui eût permis de saillir hors les murs de La Rochelle pour s’établir dans le château de son choix. En fait, il s’en étonna si peu que cela me donna à penser qu’il ne lui avait fait cette offre que pour montrer une générosité que les huguenots tâchaient dans le même temps de remettre en question.
— Adonc, dit-il, ma bonne cousine de Rohan demeure héroïquement en son poste, tant elle aspire à passer pour la nouvelle Jeanne d’Arc ! Elle oublie que Jeanne d’Arc, l’épée au poing, combattait pour son roi et non pas contre lui ! Raison pour laquelle je doute que Madame de Rohan passe jamais dans l’Histoire. Eh bien ! Mon cousin ! dit-il en se tournant vers le cardinal, si nous parlions de nos affaires ?
— Sire, dis-je, priant ardemment en mon for pour que Sa Majesté repoussât ma requête, peux-je quérir de vous mon congé ?
— Demeurez, Sioac, dit Louis, vous faites partie de mon Conseil et vous pouvez m’être utile céans en cette capacité.
Il y eut alors un assez long silence et un échange de regards entre le roi et son ministre. Ces regards étaient riches en nuances contradictoires, Louis étant à la fois le maître et l’élève de Richelieu, et celui-ci étant, tout ensemble, son magister et son sujet. Comment s’étonner dès lors si cette situation paradoxale fit naître entre eux des différends et parfois même des disputes ? Tant est que ces querelles eussent à la longue abouti à une rupture, s’il n’y avait pas eu, d’un côté comme de l’autre, une grandissime estime et qui plus est, une profonde affection, à l’ordinaire retenue et discrète, mais qui allait se révéler tout à plein, à l’occasion de cette séparation que je vais maintenant conter.
Comme Louis, après avoir disposé rapidement de la duchesse de Rohan, ne paraissait pas prêt à rompre le silence, Richelieu se décida, un pied en avant et l’autre déjà sur le recul, à prendre la parole.
— Votre Majesté a-t-elle décidé ce qu’Elle voulait faire concernant son retour en Paris ?
— Je balance encore, dit Louis, la décision me paraissant si grosse de conséquences.
— Sire, votre auguste père l’a dit : à la guerre on ne peut rien décider sans jeter beaucoup de choses au hasard.
— Je sais, dit Louis, je me le répète tous les jours. Néanmoins, j’hésite encore. Je répugne à vous abandonner céans.
— Sire, dit Richelieu, de grâce, n’hésitez pas davantage ! Il y va de votre santé. Et votre santé est ce qu’il y a de plus précieux au bien de ce royaume…
— Mais si je pars, dit le roi, ne sera-ce pas la ruine du grand dessein que j’ai entrepris ?
— Je demeurerai, Sire, et ferai de mon mieux pour le poursuivre.
— Mais vous ferez-vous obéir de Messieurs les Maréchaux ? Angoulême est hautain, Schomberg, escalabreux et Bassompierre, si rechignant à ce siège.
— Il se peut, Sire, que si vous me donnez le commandement de l’armée et le commandement du camp, il se peut, dis-je, que chacun de ces illustres chefs soit plus enclin à m’obéir à moi qu’à aucun des deux autres. Ma robe ne leur portera pas ombrage.
— Mais où trouverez-vous la force de tout faire sans moi ?
— J’y mettrai tout mon cœur, Sire, reprit Richelieu, d’une voix basse et grave. Sire, je ne me dissimule nullement la difficulté de ma tâche. Je ne m’estime pas plus que les autres, reprit-il en baissant les yeux d’un air modeste. J’étais un zéro qui signifiait quelque chose quand il y avait un chiffre devant moi, mais sans ce chiffre, je ne signifie rien…
Je fus béant d’entendre Richelieu répéter mot pour mot la phrase qu’il avait prononcée devant moi dans la carrosse et je compris qu’il avait alors fait une sorte de répétition de ce qu’il allait dire au roi, essayant sur moi ce beau morceau de modestie pour savoir comment je réagirais et comment, en toute probabilité, le roi la recevrait à son tour. Il ne fut pas déçu.
— Mon cousin, dit Louis, il va sans dire que les zéros derrière moi décuplent singulièrement ma force.
— Rien au monde, Sire, dit le cardinal, avec un émeuvement qui n’était pas feint, ne pouvait me rendre plus heureux que ce qu’il a plu à Votre Majesté de me dire à l’instant, même si je pense qu’en sa grande bonté, elle a exagéré mes mérites.
— Mon cousin, dit Louis, qui décida de couper court à ces assauts d’humilité, croyez-vous que vous succéderez à tenir seul ce siège ?
— Votre Majesté, reprit le cardinal avec plus d’assurance qu’il n’en avait montré jusque-là, n’ignore pas que je ne m’attache délibérément qu’aux entreprises qui peuvent réussir. Et à celle-ci, qui est de si grande conséquence pour votre royaume, je n’épargnerai ni mes peines ni mes veilles. Je serais pourtant très déconsolé de ne pas voir Votre Majesté tous les jours, comme je faisais céans, ajouta-t-il avec un émeuvement qui me parut bien plus véritable que l’humilité qu’il avait montrée jusque-là.
— Vous me manquerez aussi, dit Louis sobrement.
— Sire, je vous enverrai un rapport tous les jours, lequel sera assez détaillé pour que vous puissiez suivre toutes les péripéties du siège et me bailler là-dessus vos avis.
Il y eut alors un long et lourd silence, comme si l’un et l’autre touchaient du doigt, non sans angoisse, que la séparation envisagée depuis huit jours allait devenir à la parfin une réalité.
— Sire, dit Richelieu d’une voix basse et comme essoufflée, je ne consulte pas mon intérêt en demeurant céans. Je prends le parti le plus utile à Votre Majesté et le plus dangereux pour moi. Car je n’ignore pas qu’en me tenant absent de Votre Majesté, je m’expose ouvertement à ma perte, connaissant assez les offices que la Cour peut rendre aux absents…
— Mon cousin, dit Louis avec résolution, si à la Cour on vous attaque devant moi ouvertement ou indirectement, je prendrai aussitôt votre parti, et serai votre second.
Cette dernière phrase me parut savoureuse dans la bouche d’un roi qui avait réprimé les duels, mais il n’y avait pas à douter de la sincérité de cette promesse. Elle était faite du bon du cœur et elle serait certainement tenue.
Le cardinal ne dit ni mot ni miette pendant le voyage de retour à Pont de Pierre et il me fut impossible de distinguer la moindre expression sur son visage. Pourtant, ému, il avait quelque raison de l’être, et aussi satisfait. Sa Majesté avait de soi limité son absence à six semaines. Elle lui avait donné le pas sur Angoulême et sur les maréchaux et enfin dissipé toutes ses craintes en lui assurant que quiconque l’attaquerait à la Cour en son absence, serait aussitôt rebuffé. À mon sentiment, c’est au moment où le cardinal avait dit qu’« il s’exposait ouvertement à sa perte en se tenant absent de Sa Majesté » que Louis avait été le plus touché par son dévouement.
Le lendemain, sur le coup de midi, se tint à Aytré une assemblée qui réunit autour du roi son Conseil, le cardinal, le duc d’Angoulême, les maréchaux de France et les maréchaux de camp. Louis parla avec une majesté écrasante. Et nul des présents, y compris les rebelutes et les escalabreux, n’osa piper mot après qu’il eut terminé sa roide déclaration : il partait pour six semaines et le cardinal de Richelieu recevrait par commission, en son absence, le commandement des armées, de l’Aunis et des provinces circonvoisines. D’ailleurs, ouvrir le bec, personne n’en eut même le temps, car à peine eut-il terminé qu’il déclara la séance close et s’en alla.
Comme il saillait de l’assemblée, Berlinghen vint tout courant lui dire que le docteur Héroard, dont l’intempérie avait tout soudain empiré, défaillait de faiblesse et se trouvait en telle agonie et extrémité que les médecins pensaient qu’il allait passer avant la fin du jour. Bien que Richelieu fît de son mieux pour l’en détourner, Louis décida, dans le chaud du moment, d’aller visiter le mourant. Il me pria de l’accompagner, se ramentevant sans doute que mon père avait étudié avec le docteur Héroard à l’École de médecine de Montpellier et que moi-même, j’estimais fort son médecin, ne serait-ce qu’en raison de l’amour qu’il avait montré à l’enfantelet royal, tristement désaimé par sa mère dès le premier jour de sa naissance.
Les médecins qui entouraient Héroard ne laissèrent pas approcher le roi de plus d’une toise du mourant, craignant qu’il ne fut par lui contagié. Le pauvre Héroard, que je n’avais vu d’une semaine, me parut pâle, amaigri, exténué et quasi réduit à une ombre. Toutefois, ses yeux étaient vifs encore et s’illuminèrent quand il vit le roi qu’il avait, à peine sorti du sein ingrat de sa mère, entouré de soins quasi maternels, lui continuant ces mêmes soins pendant vingt-sept ans en ne prenant de repos qu’une seule fois et pour quelques jours seulement, dans sa petite seigneurie.
Louis, l’envisageant et atterré par sa maigreur et sa pâleur, n’osa quérir de lui comment il allait, tant il voyait qu’il allait mal. Et ne sachant véritablement que dire, il quit de lui s’il pâtissait prou.
À quoi l’ombre d’un sourire se dessina sur le visage émacié d’Héroard et il dit dans un souffle :
— Sire, quiconque meurt meurt à douleur.
Il ne put en dire plus. Il aspira l’air deux fois convulsivement et son corps, tendu par un dernier sursaut, tomba lourdement sur le lit. On entraîna le roi jusqu’à sa carrosse où, dès qu’il fut assis, des larmes grosses comme des pois roulèrent sur sa joue. Je gage qu’il les avait retenues jusque-là, les jugeant indignes de lui. Comme la carrosse s’ébranlait, Louis se détourna pour essuyer ses pleurs et fit même quelque effort pour parler, pensant sans doute que la parole l’aiderait à reprendre la capitainerie de son âme.
— Monsieur d’Orbieu, dit-il, d’une voix qu’il s’efforçait de raffermir, vous ramentez-vous les paroles que le docteur Héroard a prononcées en réponse à ma question ?
— Oui, Sire : « Quiconque meurt meurt à douleur. »
— Qu’est cela, Monsieur d’Orbieu ? Est-ce un proverbe ?
— Nenni, Sire. C’est le premier vers d’un quatrain de François Villon que le docteur Héroard aimait à citer de son vivant.
— Connaissez-vous tout le quatrain, Monsieur d’Orbieu ?
— Oui, Sire.
— Plaise à vous de me le réciter.
— Quiconque meurt meurt à douleur.
Celui qui perd vent et haleine
Le fiel lui tombe dessus son cœur,
Puis sue Dieu sait quelles sueurs.
— C’est un memento mori fort saisissant, dit le roi. Monsieur d’Orbieu, voudriez-vous jeter sur le papier ces vers que voilà. J’aimerais les garder par-devers moi.
— Je le ferai, Sire.
Louis reprit après un long silence :
— Le docteur Héroard était fort vieux, je crois.
— En effet, Sire. Il avait soixante-dix-sept ans.
— Soixante-dix-sept ans ! Mais c’est un très vieil âge !…
À la mélancolie qui envahit alors le visage du roi, j’entendis bien la pensée qui lui poignait le cœur. « Pour moi, je ne vivrai pas si vieux. » Et je fus bien confirmé qu’il faisait là un retour sur lui-même et pensait aux rechutes toujours plus fréquentes et graves de son intempérie, quand il ajouta avec un soupir :
— Pauvre Héroard. J’avais encore bien besoin de lui…
*
* *
Nicolas et Madame de Bazimont, dès la minute où j’eus mis le pied dans le château, ne furent pas sans s’apercevoir que j’étais tout chaffourré de chagrin. Mais si Nicolas n’osa pas me poser à ce sujet les questions qui lui brûlaient les lèvres, Madame de Bazimont était à la fois trop curieuse et trop maternelle pour ne pas quérir de moi le pourquoi de cette mélancolie. Et pour moi, je lui avais trop de gratitude pour les soins infinis dont elle nous entourait pour ne point désirer de la satisfaire.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle. Le docteur Héroard est mort ! Le médecin du roi ! Faut-il qu’il ait été savant en sa médecine pour qu’on lui permît de soigner le souverain ! Et le voilà mort ! N’est-ce pas étrange que les grands médecins meurent ! Eux qui savent tous les remèdes !…
Cette naïveté titilla mon Nicolas et je lui jetai un œil sévère pour qu’il réprimât le sourire qui naissait sur les commissures de ses lèvres.
— C’est qu’il était fort avancé en âge, dis-je, et très lassé de son grand labeur.
Là-dessus, Luc, qui s’était pour sa part fort bien rebiscoulé de son intempérie, vint nous annoncer que le dîner était servi. Et avec sa coutumière discrétion, Madame de Bazimont nous quitta dans un grand froissement de son demi-vertugadin – qui, comme bien sait ma belle lectrice, était la grande coquetterie de sa vie.
Dès que nous fûmes au bec à bec à table, mangeant tristement notre rôt, mon Nicolas me demanda sotto voce si Héroard était un aussi bon médecin qu’on le disait à la Cour.
— D’après mon père, dis-je, c’était un médecin dans la tradition du Maître Rondelet de l’École de médecine de Montpellier. Il croyait que le mal, venant de réplétion, ne manquait d’être guéri par l’évacuation : clystère, purgation et saignée. Ajoutons la diète, pour faire bonne mesure. Et voilà notre malade déjà très affaibli.
— Ce n’était donc pas un bon médecin ?
— Mais si, Nicolas. Bon, il l’était sous certains aspects. Il aimait Louis de grande amour et lui était corps et âme dévoué et lui rendait de grandissimes services en refrénant sa goinfrerie, en l’empêchant de s’exténuer à la chasse, en l’obligeant de se coucher tôt et en combattant ses accès de fièvre par la quinine. En outre, Louis avait grande fiance en lui et la fiance est, comme on sait, la moitié de la guérison. Sans Héroard, Louis doit se sentir aujourd’hui perdu. Et à mon sentiment, la disparition de son médecin n’est pas étrangère à sa décision de se retirer quelques semaines en Paris. Et d’autant qu’il sera, en sa capitale, plus à même de recruter un nouvel Esculape de quelque renommée.
Notre repue avalée, Luc et les valets furent prompts à enlever nappe et couverts de la table et nous passâmes alors comme à l’accoutumée dans un cabinet fort bien accommodé en meubles où Luc installait déjà les pots de la tisane du soir. Là-dessus, Madame de Bazimont réapparut, ses cheveux d’un blanc neigeux fort bien recoiffés et, renvoyant le valet, désira nous servir de ses mains. À vrai dire, je me serais bien passé, ce soir-là, de cette petite cérémonie, mais il eût été, à mon sentiment, fort désaimable d’en priver Madame de Bazimont, car c’était pour elle une occasion fort attendue de jaserie et de caquet avec « ses gentilshommes », comme elle nous appelait. Je la priai de s’asseoir avec nous, ce qu’elle refusa de prime, comme à l’accoutumée, et finit, sur mes instances, par accepter, et ce que j’étais bien certain qu’elle ferait, sinon pourquoi aurait-elle fait apporter trois tasses et non point deux par le valet ?
— Monsieur le Comte, dit-elle, dès que nous fûmes assis, j’ai reçu ce matin une lettre-missive de Madame de Brézolles et je dois, de sa part, vous transmettre les mille merciements qu’elle vous fait pour le remparement de ceux des murs de son parc à demi écroulés que vous avez entrepris de relever avec l’aide du capitaine Hörner et de ses Suisses, payant, au surplus, de vos deniers, le sable, la chaux, les pierres et le charroi.
— C’était bien le moins, Madame, dis-je avec un petit salut de la tête, que j’en fasse les frais, bénéficiant depuis des mois, de la part de votre maîtresse, d’une aussi généreuse hospitalité. Et d’un autre côté, je suis bien aise d’occuper ainsi mes Suisses qui ne peuvent se battre, comme l’envie les en démange, vu qu’ils ne sont pas les soldats du roi, mais ma garde personnelle, attachée à ma personne et à celle de Madame de Brézolles, par conséquent, et à la sûreté de ses gens et de sa demeure.
Ce discours enchanta si fort Madame de Bazimont qu’elle posa sa tasse de tisane sur la soucoupe, ses mains étant tremblantes de son émeuvement.
— Monsieur le Comte, dit-elle, les larmes au bord des cils, je ne faillirai pas de conter à Madame de Brézolles ce que vous venez de dire, et elle vous sera sans doute, comme moi-même, fort reconnaissante des soins généreux que vous prenez de sa maison et de son domestique.
Madame de Brézolles ne m’ayant jamais écrit la moindre ligne depuis son département pour Nantes, j’avais observé moi-même, vis-à-vis d’elle, le même prudent silence, et à l’ordinaire, je parlais fort rarement d’elle à Madame de Bazimont, craignant qu’elle ne découvrît dans ma voix et mes yeux, sinon dans mes propos, plus d’intérêt et de passion que je ne voulais laisser paraître. Mais cette fois-ci, l’occasion me parut si naturelle que je dérogeai à la règle que je m’étais fixée.
— Peux-je vous demander, Madame, où en est le procès que les beaux-parents de Madame de Brézolles ont engagé contre elle pour la déposséder de sa maison de Nantes ? Vous en a-t-elle parlé dans sa lettre-missive ? Et pensez-vous que vous pouvez me répéter les propos que Madame de Brézolles a tenus à cette occasion ?
— Mille fois oui, Monsieur le Comte. Et d’autant plus que Madame de Brézolles m’écrit dans sa lettre qu’elle a une si grande fiance en votre jugement qu’elle vous consulterait à tout moment si vous étiez à Nantes.
— Et qu’en est-il de son procès ?
— Eh bien, pour l’instant, me dit-elle, les deux parties sont à égalité : elle a graissé les poignets des juges. Ses beaux-parents en ont fait autant. Elle a fait jouer des influences. Ses beaux-parents, aussi. Et l’issue, dit-elle, serait fort incertaine, si elle ne possédait pas un atout maître qu’elle abattra le moment venu et qui lui fera gagner haut la main son procès.
— Elle ne vous a pas dit quel serait cet atout maître ?
— Nenni et je n’entends goutte à ce qu’elle dit dans un autre passage de sa lettre. Et comme je n’arrive pas à l’entendre, je vous le vais répéter. Voici ce qu’elle dit : votre père et vous-même êtes survenus à Brézolles le lendemain du jour où elle-même est départie pour Nantes. Tant est qu’elle ne vous a jamais encontré.
Pour parler franc, cette entorse à la vérité me surprit bien moins qu’elle. J’en entendis aussitôt la prudence et, envisageant œil à œil Madame de Bazimont, je lui dis avec la plus grande gravité :
— Madame, si votre bonne maîtresse l’affirme, c’est qu’elle a de bonnes raisons pour cela. Et vous lui rendriez un fort mauvais service, si vous osiez la démentir sur ce point.
— Loin de moi cette pensée, Monsieur le Comte ! dit Madame de Bazimont en rougissant. J’aime Madame de Brézolles du bon du cœur et me jetterais à l’eau plutôt que de lui nuire.
En prononçant ces paroles, Madame de Bazimont me parut si bouleversée et si proche des larmes que je pris le temps de l’apazimer par mille politesses avant que de la quitter. Quant à Nicolas, qui avait écouté cet étrange échange de propos sans n’y rien entendre, il eut le bon goût de mettre un bœuf sur sa langue et me laissa sans mot piper sur le seuil de ma chambre.
Je n’ouvris l’huis que lorsqu’il fut départi, sachant bien qui j’allais trouver, se chauffant sur une chaise basse devant le grand feu qu’elle avait allumé pour moi, je ne dirais pas « comme une vestale » car, de toute évidence, là n’était pas son destin, mais comme quelqu’un qui veillait sur moi fort bien, et même tendrement.
Belle lectrice, puis-je vous confier ici que le silence de Perrette me fut plaisant et apaisant à l’extrême, tandis qu’elle me déshabillait sans babiller le moindre. J’avais la tête trop pleine et le cœur trop agité pour prononcer moi-même le moindre mot. Je commençais à deviner, ou du moins à pressentir, pourquoi Madame de Brézolles tenait tant à changer la date de mon arrivée en sa demeure, et enrôlait implicitement Madame de Bazimont, mon père et moi pour en témoigner à son procès, si cela s’avérait nécessaire. Les émerveillables finesses de ce Machiavel en vertugadin qui ne faisait rien sans profonde raison me laissèrent béant, mais sans diminuer en rien la grande amour que j’avais pour elle, et qui, loin de s’éteindre avec l’absence, devenait chaque jour plus vigoureuse.
*
* *
Le roi n’était revenu à Aytré que pour informer son Conseil et les maréchaux qu’il allait se retirer à Paris pour une durée de six semaines afin de raffermir sa santé. Mais dès lors qu’il eut fait cette déclaration et confié par commission le commandement des armées à Richelieu, il n’eut qu’une hâte : quitter au plus vite ces lieux pluvieux, venteux et tracasseux. Le pauvre Héroard avait, le huit février, jeté son dernier regard vers le ciel de son lit et, le dix février, Louis départit d’Aytré.
Par le plus grand des miracles, il ne pleuvait pas ce jour-là, et le soleil, sans être chaud, brillait dans un ciel sans nuages. Précédé et suivi par une escorte aussi forte qu’une armée, Louis décida de se rendre à cheval d’Aytré à Surgères – première étape sur le chemin de Paris – et d’y faire là ses adieux au cardinal. Tant est que sa carrosse vide le suivait, laquelle était suivie par celle, également vide, de Richelieu.
Je sus plus tard que Richelieu, ce jour-là, souffrait de ses hémorroïdes, ce qui ne lui rendait pas fort plaisante l’assiette sur un cheval : peines qu’il endura en silence pour ne point faire sourire de lui, le jour même où il prenait le commandement des armées royales. Il va sans dire que ses amis les plus proches, Monsieur de Guron et moi-même, chevauchions derrière lui, nous-mêmes suivis par une compagnie des arquebusiers à cheval du cardinal.
Derrière la carrosse de Richelieu, je reconnus une autre carrosse, celle-là aux armes du Nonce Zorzi. La veille, il avait proclamé urbi et orbi qu’étant l’ambassadeur du Saint-Siège en France, il était de son devoir de suivre le roi partout où il séjournait. Ce qui fit dire sotto voce à Monsieur de Guron que c’était là, pour le nonce, un devoir des plus doux, car il détestait Aytré du bon du cœur et n’aspirait qu’à retrouver les aises, les commodités et se peut même les délices de sa demeure parisienne.
Fogacer l’accompagnait pour les raisons que le nonce, qui jouissait d’une émerveillable santé, ne redoutait qu’une seule chose dans la vie : passer dans un monde meilleur où il eût pu, cependant, espérer un traitement privilégié, vu la robe qu’il portait. Malgré cela, il partageait avec tous les humains la faiblesse de croire aux remèdes au moins autant qu’aux prières et se faisait suivre partout par son médecin.
Pour en finir avec Monseigneur Zorzi, j’appris bien plus tard qu’à peine le roi arrivé dans sa capitale, il lui demanda audience, et lui recommanda avec une incrédible audace (fort bien cachée par son apparence naïve et son humeur primesautière) de faire la paix avec l’Angleterre, « la Maison d’Autriche représentant un bien plus grand péril pour la France ».
Ce « pour la France » était savoureux, car les Habsbourg d’Espagne représentaient un bien autre danger pour l’Italie dont ils occupaient déjà la moitié et pesaient, en outre, par leur poids et leur proximité sur Venise encore libre et les États du pape…
Louis eût pu ironiser sur le fait que Zorzi ait prêché pour son saint italien plutôt que pour le saint français. Il préféra une réponse roide et bien dans sa manière : « Comme les Anglais m’ont attaqué les premiers, dit-il, je veux qu’ils soient les premiers à me demander la paix. Tel est le devoir et telle est la justice. Je ne peux rien dire d’autre. »
Plaise à toi, après cette parenthèse, lecteur, de me permettre de retourner sur le chemin d’Aytré à Surgères, lieu où était convenu que celui qui partait devait faire ses adieux à celui qui demeurait. Des deux côtés, il y avait dans cette séparation beaucoup de chagrin et d’appréhension, le roi perdant son sage mentor et Richelieu perdant son puissant protecteur. Il n’ignorait pas, comme il avait dit si bien, « les offices qu’on peut rendre à la Cour aux absents ».
Le moment des adieux venu, le cardinal poussa le premier son cheval vers celui du roi, et celui-ci lui tendant la main, les larmes aux yeux, lui dit d’une voix entrecoupée qu’il partait l’esprit plus tranquille, le sachant meshui bien en selle pour poursuivre le siège, sans avoir maille à partir avec les maréchaux, lesquels savaient bien qu’à son retour, il leur en cuirait, s’ils n’avaient pas obéi à ses ordres. Richelieu, de son côté, lui assura qu’il lui ferait tenir tous les jours par un courrier les détails des opérations du siège et ne modifierait ses plans, sauf en cas d’absolue urgence, que si le roi, par retour, lui commandait une manœuvre contraire.
Le roi était en proie à un tel émeuvement que, sur les derniers mots qu’il prononça, il retomba quasiment dans le bégaiement dont le lecteur n’ignore pas qu’il avait eu tant de mal, en ses enfances, à se corriger. Raison, sans doute, pour laquelle il écourta son entretien avec Richelieu davantage qu’il n’eût voulu – ce qui ne laissa pas de le désoler et désola encore plus le cardinal qui, après avoir baisé la main royale, se retira, plus rapidement qu’il ne l’avait espéré, démonta, jeta les rênes à son écuyer, pénétra dans sa carrosse, mais sans encore donner l’ordre à son cocher de fouetter, car il était convenu que Monsieur de Guron et moi-même devions retourner avec lui à Aytré.
Je me promettais beaucoup de mes adieux à Sa Majesté, mais je fus fort déçu pour la raison que mon Accla, à ce moment, me fit mille reculs, dérobades et autres simagrées, n’aimant pas le hongre sur lequel le roi était monté. Tant est que j’eus les plus grandes difficultés à approcher Louis, et ne pus même lui baiser la main, qu’il me tendait pourtant de toute la longueur de son bras.
Monsieur de Guron eut plus de chance. Étant monté sur une grosse maritorne qui n’avait même pas assez d’esprit pour maligner, il réussit à la placer tête-bêche avec la monture du roi sans qu’elle bronchât le moindre. Tant est que le roi, lui mettant la main sur l’épaule, put lui parler à loisir. Louis, à cet instant, avait reconquis la capitainerie de son âme et ne bégayait plus, bien que ses yeux fussent encore tout mouillés des larmes qu’il avait versées.
Pendant ce temps, j’avais réussi à calmer mon Accla, mais non à la décider à quitter les lieux, ce à quoi j’étais moi-même rebelute, désirant fort entendre ce que le roi, qui était resté bouche cousue avec le cardinal, et de force forcée avec moi, avait à dire à mon compagnon.
— Monsieur de Guron, dit Louis d’une voix sourde, mais que j’ouïs fort bien, j’ai le cœur si serré que je ne puis parler du regret que j’ai de quitter Monsieur le Cardinal. Dites-lui de ma part que, s’il veut que je croie qu’il m’aime, de ménager sa personne, et de ne plus aller incessamment aux lieux périlleux, comme il fait tous les jours. Qu’il considère, si je l’avais perdu, à quel point seraient mes affaires !…
Là-dessus, après avoir tâché, sans grand succès, d’étouffer un soupir, le roi poursuivit :
— Je sais combien de gens se sont employés pour empêcher le cardinal de se charger d’un si pesant fardeau. Mais pour moi, je n’oublierai jamais le service qu’il me rend de demeurer céans. Je sais bien que, si ce n’eût été pour soutenir mes affaires, il ne l’aurait pas fait, parce qu’il s’expose à mille travaux et à mille embûches pour me servir. Je le reverrai bientôt et plus tôt même que je ne l’ai dit. J’aurai de grandes impatiences de revenir… Dites-lui bien de ma part. Adieu.
Là-dessus, Louis tourna bride et, quelques pas plus loin, il démonta, jeta les rênes à son écuyer, et sans un regard en arrière, il monta dans sa carrosse, laquelle ne laissa pas de disparaître rapidement, l’arrière-garde de son escorte montée le suivant au trot et le cachant bientôt à ma vue.
Je tirai un peu à l’écart pour ne pas avaler la poussière que soulevaient les chevaux des mousquetaires du roi, des gardes françaises et des gardes suisses, mais il me fallut prendre patience une bonne demi-heure avant que cessât ce défilé. Je rejoignis alors mon Nicolas, démontai, et lui passant sans un mot les rênes d’Accla, je gagnai la carrosse du cardinal dont le valet déplia vivement le marchepied, m’ouvrit la portière, le clouit derechef sur moi, puis remonta vivement reprendre sa place à côté du cocher avec une telle hâte qu’on eût cru qu’il craignait qu’on l’oubliât sur le chemin.
Richelieu, les yeux clos et le menton sur la poitrine, ne sommeillait pas, comme peut-être il désirait le laisser croire à Monsieur de Guron et à moi, car je voyais ses mains sur son giron se crisper l’une contre l’autre et il ne pouvait tout à fait empêcher sa poitrine de se soulever quand et quand pour laisser passer un soupir. Clos sur soi, sur ses pensées et sur ses terribles appréhensions, il se sentait condamné à commander une grande armée et des maréchaux escalabreux, sans être soutenu d’ores en avant par la présence du roi.
J’ai déjà dit qu’il était à la fois le magister et le sujet de Louis. Mais cette définition me paraîtrait incomplète, si je n’ajoutais pas qu’il en était aussi en quelque mesure le père, tant était évidente la sollicitude dont le plus âgé entourait le plus jeune et les inquiétudes mortelles que sa santé lui donnait. Des gentilshommes qui étaient le plus proches de l’un et de l’autre me parlaient d’amitié à ce sujet, mais, à mon sentiment, il fallait aller plus loin et reconnaître qu’il y avait de l’un à l’autre une tendresse qui n’était point si apparente, lorsqu’ils parlaient au bec à bec, car la majesté du roi mettait alors un impérieux obstacle à tout épanchement, mais qui devenait beaucoup plus visible quand, à leur grand dol, ils étaient séparés l’un de l’autre. Ils se pouvaient alors parler par lettres, en oubliant la différence écrasante des rangs.
Monsieur de Guron et moi, profitant que le cardinal gardait les yeux clos, considérions son visage creusé et fatigué, en échangeant des regards inquiets, car nous redoutions que la douleur de cette séparation, s’ajoutant à son immense labeur et au climat tracasseux de l’Aunis, n’allât altérer aussi sa santé.
Comme s’il eût senti nos yeux posés sur lui, Richelieu déclouit tout soudain les siens, et émergeant avec peine des soucis dévorants qu’il allait d’ores en avant affronter seul, il eut quelque mal à reconnaître qu’il était là, dans cette carrosse, avec Guron et moi, tandis que le roi, son maître et son protecteur, s’éloignait de lui à chaque tour de roue de la carrosse royale.
Tout en entendant bien que l’écourtement de ses adieux avec le roi était dû au retour de Louis à son bégaiement enfantin, Richelieu ne s’en pouvait consoler et se ramentevant tout soudain qu’il avait vu ensuite Louis, reprenant ses esprits, parler plus longuement à Monsieur de Guron, il se tourna alors vers celui-ci et lui dit :
— Monsieur de Guron, vous êtes le seul à qui Sa Majesté ait pu, à son départir, parler d’abondance. Pourriez-vous me répéter ses propos, à tout le moins ceux qui ont pu me concerner ?
— Monsieur le Cardinal, dit Guron, j’attendais, pour ce faire, que vous soyez sorti de votre méditation. Et je me fais une grande joie de vous répéter ces paroles qui, en effet, vous concernent, car Votre Éminence aura sans doute autant de plaisir à les ouïr que moi-même à vous les répéter.
Comme ma belle lectrice ne peut faillir de s’en aviser, Monsieur de Guron avait plus de finesse dans l’esprit et d’élégance langagière que sa corporelle enveloppe ne l’aurait laissé deviner. Il avait, en outre, la remembrance fort bonne, car il répéta mot pour mot les propos du roi, lesquels j’avais moi-même ouïs et que j’ai plus haut rapportés.
Je n’ai aucune peine à croire que ces paroles firent à Richelieu l’effet merveilleux d’une fraîche rosée sur un front fiévreux. Il se les fit répéter deux fois, demanda plusieurs fois à Monsieur de Guron s’il n’oubliait rien, s’il ne se trompait pas, si c’étaient bien là les paroles exactes du roi…
Comme Monsieur de Guron allait répondre, la carrosse tout soudain s’arrêta et l’instant d’après, le postillon[40], étant descendu de son cheval, vint toquer à la vitre de notre porte et quand Monsieur de Guron l’eut déclos, il dit au cardinal avec un air de confusion :
— Votre Éminence, avec votre permission, la roue avant droite de la carrosse se trouve faire du tracas au cocher pour la crainte qu’elle lui fait de se rompre. Plaise à vous, Votre Éminence, de nous permettre de la tirer de là pour mettre en place une roue de rechange.
— Cela prendra-t-il du temps ? dit Richelieu.
— Une demi-heure, Votre Éminence.
— Nous faudra-t-il descendre de la carrosse ?
— Nenni, Votre Éminence. Nous avons des cales solides comme roc et à moins que de danser la gigue dans la carrosse, elles sont pour tenir bien dret tant qu’il y faudra.
— Faites donc ! dit Richelieu qui ne tutoyait ni ne tabustait ses gens et ne sourit même pas à la pensée qu’il eût pu danser la gigue dans sa carrosse.
Dès que le cocher, aidé par le postillon et le valet du marchepied, se fut mis à l’ouvrage, Richelieu dit à Monsieur de Guron :
— Monsieur de Guron, vous trouverez derrière vous une écritoire sur le rebord de votre banquette. Plaise à vous de vous en saisir avec précaution, car l’encrier est plein. Et plaise à vous d’écrire le plus exactement qu’il vous sera possible le message que Sa Majesté vous a prié de me faire tenir.
Bien connaissais-je cette écritoire, car Charpentier et les autres secrétaires du cardinal l’utilisaient souvent pour écrire sous sa dictée des lettres-missives à tel ou tel, afin de ne pas perdre un temps précieux pendant les arrêts quasi inévitables d’un long voyage en carrosse.
Quand Monsieur de Guron, ayant fini sa copie, la tendit au cardinal, celui-ci se saisit délicatement de la feuille entre le pouce et l’index, la lut, fit compliment à Monsieur de Guron de sa belle écriture, éventa la feuille devant lui pour sécher l’encre plus vite, puis la relut encore, les larmes lui venant aux yeux en son émeuvement, puis, pliant en quatre la feuille, l’enfouit dans la poche intérieure de sa soutane.
— Monsieur de Guron, reprit-il après un moment, se trouve-t-il d’autres feuilles de papier dans l’écritoire ?
— Il y en a deux autres, Monseigneur.
— Une seule suffira, si vous voulez bien, Monsieur de Guron, consentir à écrire une deuxième fois pour moi, mais cette fois sous ma dictée. C’est une lettre pour Sa Majesté.
— Monseigneur, dit Guron, je n’en serai que plus honoré.
— Monsieur de Guron, êtes-vous prêt ?
— Je suis prêt, Monseigneur.
Richelieu ferma un instant les yeux puis les rouvrit, et dicta avec lenteur sa lettre au roi, suivant d’un œil attentif les progrès de la plume de Guron sur le papier afin de ne pas aller trop vite en son débit :
« Sire, il m’est impossible de manquer de témoigner à Votre Majesté le déplaisir que j’ai d’être absent d’elle pour un temps… L’affliction que j’en reçois est plus grande que je n’eusse su me la représenter… Les témoignages qu’il vous a plu de me rendre de votre bonté et de votre tendresse à mon endroit, tant par vous-même que par le sieur de Guron, font que les sentiments que j’ai d’être éloigné du meilleur des maîtres du monde me percent tout à fait le cœur… »
Monsieur de Guron, ayant fini, tendit l’écritoire au cardinal qui signa. Il prit alors le papier comme il avait fait précédemment entre le pouce et l’index, l’éventa, le plia en quatre et le mit ensuite dans la poche intérieure de sa soutane.
Bouche close, les yeux baissés, j’appris cette lettre par cœur au fur et à mesure que Richelieu la dictait. Je me la répétai ensuite dans la carrosse de peur de l’oublier et la première chose que je fis en rentrant dans ma chambre à Brézolles fut de la jeter sur le papier afin de la conserver à jamais dans mes archives familiales. J’agis ainsi pour la raison que je trouvais cette lettre si émouvante de soi. Mais aussi parce qu’elle donne la démentie[41] la plus cinglante aux caquets de Cour qui, prenant leurs désirs pour la réalité, annonçaient, mois après mois, que, le roi haïssant le cardinal, sa disgrâce était quasi consommée…
*
* *
Un autre courrier, sévèrement contrôlé des deux parts, continuait de passer du camp royal à La Rochelle et de La Rochelle au camp. Je fus néanmoins fort surpris à mon retour à Brézolles quand Madame de Bazimont, lors de la tisane du soir, me remit une lettre qui provenait du « nid de guêpes huguenotes ». Les censeurs royaux l’avaient décachetée, lue et refermée par un cachet de cire fleurdelisée qui signalait qu’on la pouvait remettre sans péril à son destinataire.
Je demandai à Madame de Bazimont la permission de prendre connaissance de la lettre-missive et tirant quelque peu à l’écart, je la lus, puis la relus avec une stupéfaction qui croissait à chaque ligne. La voici, telle qu’elle fut écrite, sans rien ajouter ni omettre.
À Monsieur le comte d’Orbieu
Château de Brézolles
Saint-Jean-des-Sables
« Monsieur le Comte,
« Lors de votre visite à La Rochelle à ma chère protectrice la duchesse de Rohan, il n’est pas que vous n’ayez aperçu que j’ai envisagé avec quelque faveur votre aimable écuyer, Monsieur Nicolas de Clérac. C’est à lui que je m’adresse par votre gracieuse entremise, du moins si vous voulez bien consentir à me l’accorder.
« La situation céans empire de jour en jour : Madame la duchesse de Rohan s’est résignée il y a une semaine à sacrifier deux des chevaux de sa carrosse pour fournir des viandes à son domestique et à elle-même. Qui pis est, avant-hier, son cuisinier lui-même s’est à la parfin enfui de La Rochelle avec l’intention de passer dans le camp royal. À son département, il a laissé un mot, disant que s’il était pris, il préférait être pendu par les royaux que de mourir de faim à La Rochelle.
« En cette triste extrémité où moi-même je me trouve, et comme de toute manière Monsieur de Clérac a empli toutes mes pensées dès que j’ai jeté l’œil sur lui, j’ai fait le rêve que Monsieur de Clérac tâchait de me retirer de ma misère présente en me proposant de l’épouser. J’ai osé en toucher un mot à Madame la duchesse de Rohan, laquelle a été assez bonne pour me dire qu’étant comme je suis catholique, il lui paraissait peu équitable que je sois soumise aux souffrances inouïes que les protestants en ce siège endurent pour leur foi. Elle voulut bien ajouter que si Monsieur de Clérac, s’adressant à sa personne, lui demandait par écrit ma main, elle agirait en lieu et place de mes père et mère et la lui accorderait, puisque tel était aussi mon désir. Elle m’a ensuite promis de tâcher de persuader le corps de ville de me permettre de saillir des murs de La Rochelle pour peu que les royaux, de leur côté, consentent à me recevoir.
« Peux-je ajouter ici, Monsieur le Comte, qu’étant une cousine éloignée de la duchesse de Rohan, je ne suis pas pour autant une cousine pauvre. Depuis la mort de mes parents dont je suis l’unique héritière, je possède en toute propriété une rente annuelle de trente mille livres. Je ne serai donc pas à charge à Monsieur de Clérac, pas plus que je ne désire faire obstacle au noble métier de son choix.
« Je souhaite de tout cœur que cette démarche naïve à laquelle me portent et mes sentiments à l’égard de Monsieur de Clérac et mon prédicament présent ne vous seront pas à scandale et je vous prie de me croire, Monsieur le Comte, votre humble et dévouée servante.
Henriette de Foliange. »
Je rangeai la lettre-missive de Mademoiselle de Foliange dans la manche de mon pourpoint et revenant à nos tisanes du soir, me rassis et tombai dans un grand pensement qui n’échappa point à Madame de Bazimont et aiguisa à ce point sa curiosité qu’elle inclina quelque peu à oublier ses bonnes manières. Cependant, elle hésitait encore. Mais mon silence lui devenant quasi insufférable, au fur et à mesure qu’elle voyait que le niveau de la tisane, en baissant dans nos tasses, rapprochait le moment de se donner la bonne nuit, elle franchit à la fin son Rubicon et elle dit non sans quelque tremblement dans sa voix :
— Monsieur le Comte, je vous vois tout songeux. Serait-ce donc que vous auriez reçu de mauvaises nouvelles ?
À quoi je lui souris de la façon la plus gracieuse, et lui faisant un petit salut de la tête, je lui dis :
— Bien le rebours, Madame, j’en ai reçu de fort bonnes, mais comme elles concernent un tiers, je dois demeurer bouche cousue sur elles, au moins jusqu’à ce que ce tiers lui-même les apprenne et accepte de les divulguer.
Madame de Bazimont eut alors une mine qui m’ébaudit fort. Elle ressembla à une grosse chatte de qui on approche un bol de lait, lequel on retire au moment où elle va y tremper ses moustaches. Nicolas, surprenant cette mimique, réprima avec peine un sourire, ne se doutant guère à cet instant qu’il était lui-même le tiers dont il s’agissait et que les nouvelles que j’aurais à lui impartir étaient de si grande conséquence qu’elles pourraient changer sa vie.
Il eût été cruel de quitter si tôt Madame de Bazimont après la petite rebuffade où m’avait contraint sa curiosité. Aussi je quis d’elle une deuxième tasse de tisane qu’elle me versa avec alacrité, entendant bien que la soirée n’allait pas s’arrêter là.
Seule en cette grande demeure tout le jour, privée de la présence vive et enjouée de Madame de Brézolles, et plus encore peut-être de celle du maggiordomo qui, tout chenu et branlant qu’il fût, lui faisait une cour des plus courtoises, j’étais bien assuré que, maugré le gouvernement du domestique et les devoirs de l’intendance qui lui incombaient, il lui ennuyait si fort dans le jour que le retour, le soir, de « ses gentilshommes » était quasiment la seule joie de sa journée. Noulant la laisser sur un désappointement, j’entrepris alors de lui conter la séparation du roi et du cardinal – à tout le moins ce que je pensais qu’il fallait qu’elle en sût – afin qu’elle pût répéter partout qu’ils s’étaient séparés en très grand dol et amitié, étant unis comme les deux doigts de la main. La dernière goutte de tisane avalée, je la quittai enfin et, gravissant les marches de l’étage noble avec Nicolas, je lui dis de me venir visiter dans ma chambre dans cinq minutes, ayant quelque nouvelle de conséquence à lui impartir.
À mon entrant, je vis Perrette, comme à l’accoutumée, assise sur une petite chaise basse devant le feu qu’elle avait allumé pour moi. Elle se leva et vint à moi avec vivacité, me fit une belle révérence et, la prenant dans mes bras, je l’y serrai et lui fis compliment de ce qu’elle sentait si bon. Elle me dit alors qu’elle avait baigné soi, partie par partie dans ma cuvette, s’étant séchée ensuite devant le feu, ce qui était délices. Je lui en fis compliment, ajoutant que, d’après mon père, homme ou femme se préservait davantage des intempéries par l’eau et le savon que par toutes les drogues du monde. Quant à moi, je préférais une chambrière qui sentit bon à d’aucunes grandes dames de la Cour que je pourrais nommer, lesquelles s’arrosaient de parfum, tout en se vantant de ne s’être pas lavé les mains de quinze jours[42].
— Perrette, dis-je, Monsieur de Clérac me doit visiter incontinent. Le temps de ce bec à bec, retire-toi dans le cabinet. N’y fais pas plus de noise qu’une souris et n’écoute pas à la porte, ajoutai-je avec un sourire.
— Cela, je ne l’ai jamais fait ! s’écria Perrette avec feu, et ne le ferai jamais !
— Et bien le sais-je, dis-je. J’ai toute fiance en toi, Perrette.
Là-dessus, rassérénée, elle me sourit, se retira dans le cabinet et referma l’huis sur elle. Je me demandais si j’allais, en attendant Clérac, me déshabiller, car mes bottes, d’avoir été portées tout le jour, me doulaient aux pieds quelque peu. Mais je résolus de n’en rien faire, voulant donner à cette entrevue une certaine solennité.
Les cinq minutes écoulées, Nicolas, avec une exactitude militaire, toqua à l’huis de ma chambre et apparut, habillé lui aussi de pied en cap, ce qui n’était pas merveille, car il était toujours ainsi quand il se présentait à moi.
— Nicolas, dis-je, prends place devant ce feu. La lettre que j’ai reçue, bien qu’elle me soit adressée, te concerne en son entièreté et c’est bien le moins que je te la communique, puisque la question qu’elle pose, c’est à toi, et à toi seul, d’y répondre.
Nicolas saisit alors la lettre-missive que je lui tendais et, tandis qu’il s’y plongeait, je pouvais lire sur sa juvénile face les émeuvements qui l’agitaient : la surprise, la joie, la perplexité. Après quoi, laissant pendre la lettre au bout de ses doigts, il envisagea le feu, comme s’il voulait y trouver des réponses aux questions qu’il se posait.
Quant à moi, pendant un long moment, je ne dis mot ni miette, voyant bien qu’il branlait fort dans la décision qu’il devait prendre et pensant qu’il valait mieux ne pas l’embarrasser de mon aide, avant qu’il ne la réclamât.
— Monsieur le Comte, dit-il à la parfin, n’est-ce pas extraordinaire qu’une demoiselle de bon lieu, élevée sans doute avec le plus grand soin…
— Oui-da ! continuai-je, avec le plus grand soin, par une gouvernante qui lui a sans doute appris à baisser les yeux devant un gentilhomme, à ne pas répondre à ses avances, à ne le jamais envisager œil à œil, à déchirer ses lettres, s’il écrit. Et si, seulette sur sa couche, il lui arrive d’éprouver à son propos quelques frissons, à se précipiter le lendemain chez son curé pour lui confesser ce damnable péché.
— Vous raillez, Monsieur le Comte.
— Je raille l’éducation que tu approuves. Mademoiselle de Foliange a pris la liberté de t’écrire la première. Adonc, elle est dévergognée.
— Monsieur le Comte, je n’ai jamais dit que Mademoiselle de Foliange était dévergognée.
— Mais tu condamnes sa démarche.
— Eh bien, dit Nicolas en rougissant, il faut bien avouer qu’elle est inhabituelle.
— Les circonstances aussi.
— Qu’entendez-vous par là, Monsieur le Comte ?
— Une demoiselle de bon lieu est en train de mourir de faim pour une foi qu’elle ne partage pas.
— Certes, dit Nicolas avec feu, je la plains de tout mon cœur et il m’arrive la nuit de me réveiller tout en larmes, en pensant aux souffrances qu’elle endure.
— Tu devrais donc être au comble du bonheur, puisqu’elle a pensé à toi pour te tirer de sa géhenne.
À cela, Nicolas, la face toute chaffourrée de doute et de chagrin, ne sut que répondre et se tint coi. Je fus alors pris de quelque compassion pour lui, à le voir aussi malheureux, et tout emberlucoqué dans des contradictions dont, étant si jeune, il ne savait pas se tirer. Je posai alors ma main sur la sienne, et je lui dis :
— Nicolas, veux-tu que je t’aide à démêler l’écheveau de tes pensées ?
— Ah, Monsieur le Comte, dit-il, j’en serais fort heureux !
— Tu te ramentois, Nicolas, que je t’ai conseillé de n’écrire point à Mademoiselle de Foliange, comme tu en avais eu d’abord le dessein ?
— Oui-da, Monsieur le Comte, bien je me ramentois.
— Mais je ne t’ai pas dit le pourquoi de ce conseil. Le voici. Après les regards caressants que vous aviez échangés chez Madame de Rohan, c’eût été bien impertinent de ta part d’écrire à Mademoiselle de Foliange sans lui demander sa main. Or, tu ne pouvais pas faire cette démarche, n’ayant à lui offrir pour vivre que ta future et maigrelette solde de mousquetaire du roi.
— Monsieur le Comte, je n’ai pas manqué, en effet, d’entendre que je ne pouvais pas faire cette demande, la demoiselle étant si haute et moi-même si mal accommodé.
— Et crois-tu que Mademoiselle de Foliange n’ait pas bien deviné que pour ne point lui faire la demande dont vos regards, implicitement, avaient convenu, il fallait que tu sois paralysé par la modestie de ton boursicot ? Et ne t’ai-je pas dit aussi ce matin même que lorsque l’amour, chez les dames, prend de la force, il passe fer et feu et saute les murailles ? Eh bien, voilà qui est fait ! Mademoiselle de Foliange a sauté les murailles ! Elle t’a écrit ! Et elle t’invite à demander sa main et prend soin de t’apprendre qu’elle possède en toute propriété trente mille livres de rente.
— Monsieur le Comte, ce sont justement ces trente mille livres de rente qui me restent au travers de la gorge. Pourquoi diantre les mentionner ?
— Pourquoi les taire ? Où est le mal ? La demoiselle est raffolée de toi et, avec un bon sens bien féminin, elle te fait connaître qu’elle ne te sera pas une charge accablante.
— Mais pourquoi diantre mentionner ces trente mille livres ? Cela gâche tout ! J’ai l’impression que je suis acheté et que l’honneur me défend d’accepter.
— L’honneur ! dis-je avec vivacité. Quel est donc ce baragouin ? T’a-t-elle offensé en disant qu’elle est riche ? Je trouve bien au rebours cette confession bien touchante. Quelle preuve d’amour elle te donne, étant assiégée, à faire ton siège pour que tu l’épouses !
— Mais je ne l’ai vue qu’un petit quart d’heure ! Elle ne me connaît pas ! Et je ne la connais pas, non plus !
— Mon pauvre Nicolas, si tu dois attendre la fin du siège pour la mieux connaître, tu ne la connaîtras plus du tout. Elle aura disparu de la terre. Mais tu auras, du moins, la consolation d’aller prier sur sa tombe.
— Ah, quelle horreur ! s’écria-t-il en se levant de son siège. Sa tombe ! Monsieur le Comte ! Que vous êtes cruel !
Et cachant son visage de ses deux mains, Nicolas se mit à sangloter son âme. Je le pris alors dans mes bras, lui donnai une forte brassée, et me demandai si je n’avais pas été un peu brutal en évoquant le cimetière rochelais afin de lui faire toucher du doigt les conséquences d’un refus imposé par « l’honneur ». Mais au même instant, il murmura d’une voix entrecoupée :
— Il me semble, Monsieur le Comte, que vous devez avoir raison et, tout bien pesé, le seul parti honorable que je puisse prendre maintenant est de demander la main de Mademoiselle de Foliange.
J’aurais ri à gueule bec, si la situation ne me l’eût pas défendu. La tombe que j’avais évoquée avait bien rendu son office. L’honneur de Nicolas avait, en un tournemain, changé de camp…
Je me rassis. Nicolas se rassit aussi, sécha ses pleurs, demeura coi un moment, puis soudain, il dit d’un air effrayé :
— Mais il reste encore une grande difficulté, Monsieur le Comte. Comment oserais-je jamais écrire à Mademoiselle de Foliange ? Mon orthographe est si mauvaise.
Je fus béant de cet enfantillage. Et j’eus bien envie là-dessus de dauber le coquelet. Mais mon pauvre Nicolas avait déjà tant pâti en cet entretien que je noulus prolonger son déconfort.
— Par bonheur, dis-je, mon orthographe à moi est excellente et elle soutiendra la tienne.
— Eh bien, dit-il, que n’écrivons-nous pas cette lettre incontinent ?
À cela, je me permis enfin de rire à gueule bec.
— De toute façon, Nicolas, la lettre ne partira que demain et incontinent, comme disait Henri IV, « mon sommeil me va dormir ». Nous écrirons demain.
Alors, avec mille mercis, il partit, quasiment titubant de bonheur et se cognant à l’huis au départir.